Entrevue #22: Patrice Larchevêque (2021)⁠

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Patrice Larchevêque, ancien élève de l’Atelier Robert Baudry et de l’École des Beaux-Arts de Paris, pratique la photographie depuis ses études d’art. Son goût pour les grands formats le conduit d’abord vers le théâtre et le spectacle avant de rejoindre le monde du voyage au sein d’une compagnie aérienne. Sa collection d’Ektachromes de cette époque ayant été entièrement ravagée par des moisissures, il décide de reconstituer un patrimoine photo dans lequel les dates, les lieux, n’ont aucune importance: seules comptent les émotions ressenties et les sensations éprouvées. Son travail, inspiré par la peinture et la musique, se focalise sur le pouvoir des couleurs, des lumières et des matières, à la recherche d’atmosphères évocatrices où l’abstraction tient toujours un rôle prépondérant et déterminant.

Voici notre entrevue avec lui.

LG/Pouvez-vous nous raconter de quelle manière et depuis quand la
photographie est entrée dans votre vie ?

PL/La photographie est entrée dans ma vie relativement tôt, vers l’âge de 15 ans. Elle s’est rapidement avérée être un outil indispensable et complémentaire d’abord dans mes études artistiques puis dans mon premier parcours professionnel pour finalement s’imposer comme un moyen d’expression à part entière. Elle m’a longtemps servi à montrer ce que je faisais pour finalement devenir le témoignage de ce que je vois et ressens.

LG/La photo fait donc partie de votre vie depuis l’adolescence, qu’en est-il pour votre intérêt au monde de l’abstrait ?

PL/Je suis rentré dans le monde de l’abstrait en même temps que la photographie est rentrée dans le mien: l’abstraction en tant que concept et la photo comme l’un des moyens de le mettre en œuvre.

Mon intérêt pour cette forme d’expression a tout d’abord été éveillé par mon premier professeur d’Arts Plastiques à une époque où mon père, agent de voyage à Montparnasse, avait pour clients bon nombre d’artistes réputés de ce quartier. Découvrir parallèlement leur travail, suivre leur évolution, quelques fois même les rencontrer et échanger avec eux, a été un enrichissement et un véritable catalyseur qui m’a accompagné tout le long de mes études qui venaient de commencer.

LG/Avez-vous était influencé ou marqué par certaine de ces rencontres ? Quels sont les artistes et œuvres qui vous inspirent ?

PL/Qui ne serait pas marqué par la rencontre d’oeuvres ou d’artistes tels qu’Armand, César, Corneille, Lapicque, Lindström, Tàpies ou encore Yankel qui fut mon professeur aux Beaux-Arts de Paris ? Mais les deux peintres qui m’ont le plus influencé, tant par leur travail que par leur fréquentation au quotidien, sont Huguette Vaillant-Baudry et René Leidner.

La première, autodidacte, avait le don de toujours dénicher quelque chose d’intéressant et de pictural dans nos travaux quelquefois bien médiocres. A propos de sa peinture, elle aimait à paraphraser Mozart en disant: “Je mets ensemble les couleurs qui s’aiment”. Grande coloriste et abstraite lyrique, elle n’a jamais été officiellement ma professeure à l’atelier que dirigeait son mari, mais tout le temps partagé avec elle, dans son atelier personnel ou lors de diverses expositions, a été un enseignement d’une grande richesse.

Le deuxième, ami de Bissières et de Manessier, fut mon professeur de dessin à la même époque. Nous étions également voisins et je lui rendais souvent visite en dehors des cours. Remarquable dessinateur et d’une grande culture artistique, il avait non seulement l’œil juste, comme certains musiciens ont l’oreille absolue, mais aussi le verbe exacte : en un mot ou en un geste, il était capable de nous faire redécouvrir notre propre travail.

Même si ces deux personnes sont aujourd’hui disparues, leur enseignement continue de guider ma démarche et de nourrir mon travail.

LG/Quelles est votre démarche pour que vos photographie ou séries prennent forme ?

PL/Je décide de partir à la découverte d’un endroit, un lieu repéré à l’avance ou non, dans l’objectif d’y dénicher tout ce qui me parait pictural. Au cours de ces longues promenades solitaires, je me laisse guider par les couleurs, les lumières, les formes ou les matières. Quand je trouve ce que je cherchais, le véritable déclencheur est pour moi la sensation que j’éprouve à la prise de vue, cette impression que je photographie une chose finie, qui existe en soi ou, comme dirait un ami peintre, qu’elle a toujours existé ! Ensuite, je laisse peu de temps entre la séance photo et le traitement afin de rester au plus près de cette sensation et de la restituer au mieux.

LG/Quel message et quelles émotions souhaitez-vous faire passer au travers de vos photos ?

PL/Je n’ai aucune prétention à faire passer un message au travers de mes photos. Je ne cherche pas à voir de manière différente ou à dérouter celui qui regarde mes clichés; je veux juste montrer ce que je vois, des choses simples et ordinaires auxquelles on ne prête pas toujours attention et espère, au travers de mes photos, leur offrir une occasion de prendre leur revanche sur des beautés plus évidentes.

Quant aux émotions, je suis toujours ouvert et très attentif à celles que le spectateur peut ressentir, car c’est le berceau même de la rencontre entre l’auteur et le public. Lorsqu’une image vous parle, elle établit le dialogue indispensable entre ces deux parties pour qu’une œuvre existe vraiment.

LG/Pouvez-vous nous expliquez le choix de votre photo de présentation/profile sur votre page Instagram, pourquoi avoir choisi un nuage ?

PL/Je crois que je photographie le ciel et les nuages depuis toujours et avec la même passion.

Le ciel m’a beaucoup appris: à prévoir les évolutions de ses manifestations, à anticiper ses lumières quelquefois éphémères, à focaliser sur les détails de son imagination fertile. Je sais qu’un certain nombre de photographes professionnels considèrent assez péjorativement que les nuages sont un sujet d’amateur. À ce propos, il conviendrait de rappeler ce que disait Charlie Chaplin: “Nous sommes tous des amateurs, personne ne vit assez longtemps pour être professionnel”. Le ciel et ses nuages enseignent l’observation, la patience et l’humilité…pour peu qu’on lui reste fidèle en évitant notamment les sirènes de la saturation et les aberrations de certains post-traitements outranciers dont il n’a aucunement besoin.

LG/Comment expliquez-vous la prédominance des tons pastels dans votre travail photographique ?

PL/Je n’ai jamais pu utiliser directement les couleurs qui sortent du tube. Saturées, brutes ou bruyantes, elles portent en elles une évidence avec laquelle il est simple d’en mettre plein la vue. Tout comme en musique, il est facile et à la portée de tous de jouer fort, de faire du bruit, et une fausse note dans un tutti orchestral passera vraisemblablement inaperçue. Par contre, la moindre approximation de justesse dans l’adagio d’un quatuor à cordes se remarquera car il est beaucoup plus difficile de jouer pianissimo. Les tons pastels, plus subtils, vous invitent à prêter attention, tout comme certaines musiques vous obligent à tendre l’oreille, pour percevoir leurs nuances.

Dans la photographie en noir et blanc, par exemple, ces deux valeurs sont des contraires: le blanc, la réunion théorique de toutes les couleurs de la lumière, et le noir, l’absence de couleur donc de lumière…mais le véritable charme opère grâce à l’incroyable palette des gris. Les peintres anciens avaient une technique pour assombrir une couleur sans avoir recours artificiellement au noir qui la dénature: ils utilisaient sa complémentaire en transparence pour y créer des ombres naturelles.

LG/Si vous deviez rapprochez votre démarche d’artiste photographe à une citation laquelle serait elle et pourquoi ?

PL/Il existe beaucoup de citations sur la photographie ainsi que sur la peinture. Souvent inspirantes, amusantes ou réconfortantes, elles détiennent toutes une petite partie de vérité pour peu qu’on les replace dans le contexte de leur auteur.

Les deux personnes suivantes m’inspirent un profond respect et une grande admiration. J’aime beaucoup, par exemple, cette phrase de Ruth Bernard: “Si vous vous contentez de voir ce qui est évident, vous ne verrez rien”. Elle s’intéressait aux “petites choses que personne n’observe, que personne ne pense avoir de valeur” pour reprendre ses propres termes.

Parmi toutes ces citations, celle qui me semble se rapprocher le plus de ma modeste démarche est cette phrase de Paul Klee: “ la photographie ne reproduit pas le visible, elle rend visible”. Pour moi, ces mots établissent un fondamental, car, quel que soit votre style, votre catégorie, votre thème ou votre sujet en photographie, ils demeurent vrais — ils ont une portée universelle.

Patrice Larchevêque, ancien élève de l’Atelier Robert Baudry et de l’École des Beaux-Arts de Paris, pratique la photographie depuis ses études d’art. Son goût pour les grands formats le conduit d’abord vers le théâtre et le spectacle avant de rejoindre le monde du voyage au sein d’une compagnie aérienne. Sa collection d’Ektachromes de cette époque ayant été entièrement ravagée par des moisissures, il décide de reconstituer un patrimoine photo dans lequel les dates, les lieux, n’ont aucune importance: seules comptent les émotions ressenties et les sensations éprouvées.

Son travail, inspiré par la peinture et la musique, se focalise sur le pouvoir des couleurs, des lumières et des matières, à la recherche d’atmosphères évocatrices où l’abstraction tient toujours un rôle prépondérant et déterminant.

Entrevue par Laura Galinier.

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Photographies additionnelles de Patrice Larchevêque sélectionnées par Laura Galinier.

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